L’Art n’a pas de Nationalité par Meriam Bousselmi.

 

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L’Art n’a pas de Nationalité

Par Meriam Bousselmi

 

J’ai toujours eu peur de me définir en tant qu’artiste. Aujourd’hui encore plus. Ça veut dire quoi être ARTISTE ? Avoir un pouvoir magique pour émouvoir ou accrocher une audience ? Etre Artiste, c’est-ce un pouvoir de plaire ou de diviser ? C’est-à-dire quoi être Artiste aujourd’hui surtout si on est originaire du monde arabe? La « simple  créativité » suffit-elle ? Quand on m’invite aujourd’hui en Europe, on s’intéresse plus à mon Pays qu’à mon Art. J’ai le sentiment d’occuper un statut d’informateur plutôt que de créateur. Je dois plus rendre compte de la situation politique chez moi que de mes choix artistiques sur une de mes créations ! Pourquoi  confond-on l’Art avec le militantisme quand il s’agit de certains artistes comme moi ? Comme si la transgression ne peut être qu’à sens unique. Une sorte de résistance déclarée qui prend un ennemi délibéré, politique le plus souvent  et en fait son sujet ? Peut-on réduire l’Art à une forme de résistance politique ?

 

Dans ``Qu’est-ce que l’acte de la création ?´´, Deleuze a affirmé : « Créer c’est résister ». L’indigné Stéphane Hesssel revendiquait à son tour : « Créer c’est résister, résister c’est créer ». Mais que signifie la Résistance par la création ? C’est quoi l’Art aujourd’hui ? Qu’est-ce que cela signifie d’être artiste ? Voilà des concepts vagues, flasques qui appellent à la vigilance.  Art, Artiste,  Résistance et Engagement sont des concepts qui impliquent des significations différentes selon le contexte. Les perspectives sont tributaires de la situation géographique, politique et économique. La marge de liberté qu’on accorde aux artistes de la scène allemande par exemple et pour les artistes à l’échelle internationale en générale est incomparable avec ce qu’on attend des artistes arabes et africains. Dans nos pays nous devons combattre les tabous et les dictatures esthétiques en place depuis quelques générations. Nous devons nous débarrasser de ces Pères qui ont tué le Père et le fils à la fois ! Qui se sont autoclamés les titans de la place et les « détenteur de la seule esthétique de valeur ». Il n’ya pas de THEATRE dans le Monde arabe et en Afrique, il y’a quelques « faiseurs » qui ont réduit le THEATRE à une sorte de propriété privé. En Europe, nous sommes réduits à des informateurs sur les questions politiques de nos pays d’origine. Ceux qui percent sont souvent ceux qui savent jouer `` l’arabe ou le nègre de service´´.  Il y’a un véritable hiatus entre deux Mondes : Sud – Nord, Nord- Sud, même au sein du même continent africain.  Une sorte de malentendu voulu et entretenu.

Camus écrivait : "Engagement. J'ai la plus haute idée, et la plus passionnée, de l'art. Bien trop haute pour la soumettre à rien".

 

Non, je ne me définis pas comme artiste « engagée ». Je me considère comme « artiste » point. J’ai horreur de la réduction. Et je refuse de réduire un statut complexe à une simple « tendance protestataire ».  C’est comme réduire l’histoire d’un peuple à quelques événements.  Le tout  est toujours supérieur à la somme des parties ! Il est évident que l’artiste soit une figure de l’opposition dans un sens large. « Créer c’est se révolter », nous dit Brecht. Je vis chacune de mes œuvre comme une Révolution ou presque. Cela ne vaut pas dire pour autant que je sois une artiste engagée. Je ne suis ni une militante ni une partisane. Je ne veux pas être au service d’une idéologie et je ne suis affilée à aucun parti politique. L’engagement dans l’art est un faux prétexte à l'"opportunisme", au "clientélisme" et au "carriérisme". Surtout dans le monde arabe où certains artistes de renommée internationale exploitent la « notion d’engagement » comme on exploite un fond de commerce. Ils n’ont du mérite que le succès de leurs compagnes de propagande. Leur unique talent consiste à manier l’art de retourner la veste. Par contre leurs œuvres sont tout sauf transcendantes. Ils cachent leur manque de créativité et parfois même leur médiocrité derrière leur « messianisme ». C’est répugnant !

L’Art est à mon sens un espace de réflexion. Un espace pour dépasser toutes les crispations liées à l’identité héritée ou attribuée. Je n’ai pas de mode d’emploi. Mais je cherche un véritable échange avec l’Autre. Je cherche la " RENCONTRE " capable d’ouvrir mon champ de vision. Je conçois la création comme un moyen sublime du "PARTAGE". Cela implique un va et viens certes entre les partenaires. Et dans ce mouvement aléatoire, y'a certainement une tension, un questionnement, donc: une confrontation. Mais, à l'origine, y'a l'envie d'aller vers l'autre en passant par soi. Et inversement, l'envie d'aller vers soi en passant par l'autre. D'où j'appelle RENCONTRE, toute création. 

 

Nous avons besoin des Artistes ! Oui, je tremble à le dire. Mais nous avons besoins de ces « fous » capables d’enchanter un monde désenchanté. Ces créateurs de magie dans un monde trop rationnel. Ces « marginaux » qui replacent le poétique au cœur du politique. Il me vient à l’esprit Che Guevara s’adressant à Ludek Pachman il dit : "Vous savez, camarade Pachman, je n'éprouve pas de plaisir à être ministre, je préfèrerais jouer aux échecs comme vous, ou alors faire une révolution au Venezuela." Je n’ai pas à juger des positions de mes collègues. Ce qui est bon pour moi n’est pas forcément pour les autres. Ce qui est bon pour les autres ne l’est pas forcément pour moi. Et puis j’ai horreur de la pensée unique et des donneurs de leçon. Je ne voudrais pas simplifier la réflexion à une réponse simpliste.

Je dénonce cette conduite qui réduit certains artistes à de simples agitateurs et guignols de l’espace public et je plaide pour une résistance plus radicale. Plus qu’un discours politique, je revendique un art politique qui se confronte réellement, dans sa forme, sa manière et son contenu, à l’actualité, au marché de l’art et au pouvoir.

Au label de l’artiste « arabe », je préfère artiste tout court,  l’art n’a pas de nationalité. Je refuse que ma « légitimité d’artiste » soit fondée sur la persécution ou sur l’engagement politique. Au label de l’artiste sociale, je préfère artiste « asociale ». Je situe l’art et mon rôle d’artiste dans une logique de combat, dans un rapport antagoniste avec l’ordre établi, dans une logique de résistance à la politisation et dans une logique de résistance poétique. Il faut chercher l’alternative du politique au lieu de s’engager dans le politique.

Je préfère rester fidèle au devoir révolutionnaire de l’artiste en cherchant à donner le meilleur de ce que je sais faire, en m’engageant dans la production d’une œuvre en mouvement qui cherche et se cherche. Derrière le pseudo militantisme affiché, il y a beaucoup d’arrivistes, de collabos d'hier, d'aujourd'hui et de demain. Derrière le messianisme de certains artistes « engagés », il y a de la domination inversée. Celui qui observe de près l’actualité en Tunisie et dans le Monde arabe ne peut y voir que `` le Déshonneur des poètes´´. 

 

A ce sujet, Benjamin Péret avait écrit : "mais le poète n’a pas à entretenir chez autrui une illusoire espérance humaine ou céleste, ni à désarmer les esprits en leur insufflant une confiance sans limite en un père ou un chef contre qui toute critique devient sacrilège. Tout au contraire, c’est à lui de prononcer les paroles toujours sacrilèges et les blasphèmes permanents. ... Il sera donc révolutionnaire, mais non de ceux qui s’opposent au tyran d’aujourd’hui, néfaste à leurs yeux parce qu’il dessert leurs intérêts, pour vanter l’excellence de l’oppresseur de demain dont ils se sont déjà constitués les serviteurs."

 

Il est temps que l’occident arrête son engouement pour les «  esthétiques de la persécution et de la compassion ». L’Art est infiniment plus grand, plus universel parce qu’il est infiniment personnel et intime. Il est temps que l’orient « tue ses chéris » ( comme l’exprime très bien l’expression anglaise ``kill your darlings´´ ) et arrête de se contenter de ce qu’il sait produire. Voire, surtout arrêter de craindre ce qu’il pense être incapable de produire.

C’est la liberté de pensée et de création qui est en jeu et qui est le véritable enjeu.

Il n’y a plus un horizon commun, mais une multiplicité de débats autour de mondes possibles que nous devons articuler entre eux..

Le plus important dans tout cela, c'est le « devenir » au sens hégélien ou la pensée en marche…

 

Meriam Bousselmi

Berlin  2016