Duras du Cliché à l’Image par Dr. Lassaad Jamoussi

 

 

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Duras du Cliché à l’Image par Dr. Lassaad Jamoussi

Cette communication qui s’intitule  Duras Du Cliché à l’image   voudrait, ne serait-ce qu’au niveau du titre établir une relation avec un article que j’ai publié, il y a quelques années, intitulé Le photographique dans l’Amant de Duras, jeu de l’Iris et de l’Eros, ces deux travaux font partie de l’ébauche d’une étude plus ambitieuse qui cherche à mettre en évidence les caractéristiques de ce que j’appelle la stylistique visuelle dans l’œuvre de M Duras. L’écriture durassienne est traversée presque de bout en bout par la présence matérielle et physique des outils et du lexique photographiques et cinématographiques. Rien de particulièrement étonnant ni de follement original, ces angles d’approche font presque partie des lieux communs de la critique durassienne. François Mauriac définit « le Nouveau Roman ou roman objectal des années 1950, comme l’école du regard. »[1] Duras elle-même, dans l’introduction du livre de Ralph Gibson, L’Histoire de France[2], revendique la notion « d’écriture photographique, intraduisible, irréversible, d’une intelligence sauvage, profondément mystérieuse. »

Ce qui nous anime particulièrement, serait de partir de la somme des travaux sur le visible, le regard, le photographique ou le cinématographique, d’établir une analyse stylistique globale qui ne serait pas fondée sur les tropes ou les figures de style qui caractérisent  conventionnellement l’œuvre littéraire, mais qui reposerait sur l’invention de procédés d’une stylistique visuelle.

Dans les limites permises par le temps d’une communication, et plutôt que de naviguer entre différentes œuvres de Duras, nous avons choisi de mener notre réflexion sur Moderato Cantabile, publié en 1958 chez Minuit. La critique s’est rarement penchée sur cette œuvre contrairement à celle du cycle du barrage, étudiée à profusion.

Qu’entendons-nous par Cliché et Image à partir de cette œuvre de Duras ?

 

Du cliché au lieu commun

Le cliché se présente dans cette œuvre dans tous ses états.

D’abord, il relève de définition technique Selon laquelle, « ce terme est utilisé pour désigner la matrice originale de la photographie, à savoir le négatif, réalisé d’abord sur papier, sur verre puis sur film souple. » [3], le terme est ici équivalent à phototype, négatif ou tirage.

Cette dimension est marquée dans Moderato Cantabile dans la foulée de la découverte du meurtre d’une jeune femme par son amant dans un café du port

« Un jeune homme arriva en courant   …. Qui l’avait embrassée » MC p 18

Sylvie Loignon Commente ce passage, en ces termes : «  Dans Moderato Cantabile, le meurtre dans le café, d’une jeune femme par son amant est immortalisé par une photographie prise sur le vif, vol du vivant vers la mort sur la pellicule photographique. L’acte photographique en lui-même donne à voir en éclairant une scène. Cette sorte d’extase par l’acte photographique, révèle en les figeant, à la fois, la jeunesse de la femme, la passion qui unit les amants et la mort garant de cette passion. »[4]

En second lieu, il correspond à ce que le TLF appelle « les clichés de la mémoire, ces innombrables petites images que nous pouvons épousseter et faire revivre à volonté, (et qui)  tiennent sous la boîte osseuse de notre cerveau, dans un espace très limité. »[5]

C’est en ce sens que le premier cliché d’ordre photographique se transforme en leitmotiv qui structure la relation entre Anne Desbaresde et Chauvin et s’installe comme un rituel dans les Huit chapitres de l’œuvre. Du cliché photographique on passe ainsi au cliché qui hante la mémoire des personnages.

En troisième lieu, le cliché relève de l’ «expression toute faite devenue banale à force d'être répétée; idée banale généralement exprimée dans des termes stéréotypés. ». Cet aspect émerge d’une manière étonnante et inattendue lors du chapitre 7. En effet, là où  l’écriture se présente sous sa forme la plus dépouillée, la plus simple, la plus neutre de bout en bout du roman, Duras accompagne l’ivresse de son personnage d’un flot soutenu de tropes inattendues, de métaphores recherchées, de comparaisons insolites. 

Ce n’est pas cet aspect que nous désirons développer à travers cette étude et, combien même le cliché stricto sensu ne correspond pas à la notion de « lieu commun » nous voudrions établir une correspondance entre ces deux notions qui fonctionnent de pair dans Moderato Cantabile par le truchement du cliché photographique.

C’est donc autour de cette scène de meurtre immortalisée par la photographie que s’organisent les évènements de Moderato Cantabile. Mais pouvons nous véritablement parler ici d’évènement ? Ne s’agit-il pas plutôt d’un ensemble plus décousu que tissé de lieux communs rassemblés dans les 8 chapitres de ce qui semble s’apparenter à un roman.

Les lieux communs les plus importants, exprimés par le cliché matriciel sont

  • Le crime passionnel celui-ci demeure inexpliqué tout en étant particulièrement énigmatique (attirail foule photo, badauds, policiers)
  • Le café du port lieu de rencontre des prolos en fin de journée
  • Rencontre amoureuse entre une bourgeoise et un ouvrier qui n’aboutit à rien
  • Insouciance innocente d’un enfant complice de sa mère
  • Deux autres topoï ne sont pas pris en charge par le cliché proprement dit, ils fonctionnent dans son hors champ :
  • Sévérité pathologique d’une maîtresse de piano
  • Milieu bourgeois particulièrement stéréotypé

Dans son ouvrage intitulé Marguerite Duras, Ecriture et Politique, Dominique Denès, parlant de Moderato Cantabile, écrit : « Le discontinu, l’implicite et l’ellipse viseront à miner et à vider l’histoire dans le récit. » [6]

Tous ces éléments tournent à vide sans s’imbriquer les uns dans les autres et sans inter réagir au point de se transformer mutuellement. Rien ne se passe ; comme si  Duras réalisait le vœu de Flaubert exprimé dans sa lettre de 1852 à Louise Colet : « Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. »

Cependant nous assistons à un retour cyclique, rituel des mêmes rencontres dans le même café, autour des mêmes verres de vin entre Anne Desbaresde la bourgeoise et Chauvin.

C’est justement cette gageure qui semble donner au Rien apparent de l’œuvre d’autres centres d’intérêt bien plus captivants que la trame événementielle.

Ce sont ces éléments qui, permettent de passer du cliché à l’image.

 

Du cliché à l’Image

La définition que nous adoptons de l’image dans ce développement est celle formulée par Gilbert Durant dans les structures anthropologiques de l’imaginaire et qu’il reprend dans son Introduction à la Mythodologie : « citation page 214  § 215)

 

Examinons ces procédés du regard qui portent l’image et la transforment en constellations rituelles à partir de la stylistique visuelle qui organise l’écriture durassienne et lui donne toute son importance et sa saveur au delà et en dehors de toute dimension anecdotique.

La stylistique visuelle:

 

I-Style dépouillé et esthétique du silence:

La première chose qui frappe le lecteur de Moderato Cantabile est la prédominance du dialogue et le caractère morcelé. Les phrases sont brèves et le styles est dépouillé et généralement neutre. On trouve rarement des tournures un peu complexes. C'est un récit d'images et de paroles qui se présente sous un style libre qui le rend plus proche de la visibilité et de l’oralité. Ce n'est pas une écriture de la plénitude mais celle des informations trouées et c'est à partir des indices que le lecteur parvient à comprendre la situation.

Duras donne à voir un certain nombre de vides et ces vides stimulent différentes lectures possibles selon la théorie de la réception. Ainsi Anne Ubersfeld parle du "texte troué" et cette phrase de mademoiselle Giraud en est un exemple ".... Hélas, dit la dame, ce quartier…". Mais les silences de l’échange dialogique dans Moderato Cantabile sont aussi chargés de significations que les paroles prononcées

 

II- l'image durassienne:

Dès le premier chapitre, la fenêtre fonctionne comme un écran porteur d'images. C'est toute une approche scripturaire qui se nourrit du croisement avec les procédés picturaux. L'image chez Duras fonctionne comme un réseau de signifiances et la rhétorique visuelle prend la place de la rhétorique classique. Et la fenêtre, métaphore de 'L’œil spectatoriel' rejoint le corps du personnage qui devient le réceptacle où les sentiments ressurgissent poussés par la nature " Les couleurs du couchant devinrent tout à coup si glorieuses que la blondeur de cet enfant s'en trouva modifiée". Ici, l'imagerie durassienne relève plus du visible et ce sont les micro-visions qui l'emporte vers un quelconque soin de l’écriture.

Mais cette représentation visuelle est loin d’être neutre et dans certains moments elle atteint la caricature à l'exemple de l'image de mademoiselle Giraud qui se mouche qui est un acte désagréable et qui va de pair avec une telle enseignante dogmatique figées dans ces principes et aigrie par son métier.

 

III- Les procédés cinématographiques:

1-L’ubiquité :

Comme dans le cinéma, Marguerite Duras a un pouvoir absolu d’omniprésence, elle raconte simultanément ce qui se passe dans des lieux différents...

2- L’ellipse:

L’intérêt accordé à la visibilité est aussi mis en évidence par le découpage d'un certains nombre d'ellipses permettant le passage d'une scène à l'autre ou d'une micro-action à l'autre. C'est un outil cinématographique qui représente l'espace-temps englouti entre deux séquences. On peut donner deux exemples dans les deux premiers chapitres.

Ex1: Anne et son fils sont dans l'appartement de mademoiselle Giraud et dans le paragraphe suivant ils sont en bas prés de la foule (il y a un saut entre deux plans)

Ex2: Anne se promenait avec son enfant qui "se laissa faire" et au bout d'une ligne Anne "alla droit au comptoir" (ici, le visible chasse le lisible car l'ellipse n'est même pas marquée par une spatialisation).

 

3-Le procédé de "Champ-contrechamp"

Ex1: Duras instaure un va et vient entre l'image de la femme assassinée et celle de son entourage.

Ex2: Juste avant le meurtre, ce va et vient portait sur le regard dont le centre est l'enfant : celui de sa mère et celui de mademoiselle Giraud et qui ne sont pas du même ordre...

 

4-Le montage alterné et le montage parallèle:

Dans le café du port le montage était d'une grande utilité dans l'instauration des duels (Chauvin/Anne),(Chauvin/la patronne), (Anne/son enfant).

 

5-Le fondu au noir:

A la fin de quelques chapitres, on assiste à des formes de ponctuation cinématographique comme " la fermeture au noir" qui consiste à assombrir la scène progressivement jusqu'à ce que l'écran devienne entièrement noir " le crépuscule trop avancé déjà ne permit d'apercevoir que la grimace [...] et non plus de voir si des larmes s'y coulaient".

 

6-Les chronotopes d'une écriture scénarique:

Les chronotopes dans MC témoignent d'une écriture scénarique: il n'y a aucune indication du lieu et aucune présentation des personnages (à la manière du théâtre).

Pour ce qui est du temps, les indications sont rares "le temps de la floraison des magnolias" et "les premières chaleurs". Et généralement les événements se déroulent au moment intercalaire entre le jour et la nuit c'est-à-dire à la fin de l’après-midi lors du déclin de la journée.

 

7-Le banal quotidien:

Toutes les scènes s'inscrivent dans le banal quotidien. La patronne, par exemple, se donne au commérage "on la voit souvent par la ville, dit la patronne, avec son petit garçon" et la réponse de Chauvin et la manière d'indiquer son indifférence se font visuellement "l'homme faisait jouer la monnaie dans sa poche"

 

8- Esthétique de la camera subjective:

La narratrice occupe la plupart du temps la position d'un témoin extérieur "le roman objectal" où la camera se contente d'une observation extérieure. Mais le point de vue adopté se confond parfois avec celui du personnage et les événements seront racontés en fonction de ce que le personnage voit et entend.

Ex: "et on vit ses yeux. Toute expression en avait disparu" dans cet exemple la description se fait à travers les yeux de Anne qui se transforment en une "camera subjective".

 

9- L'assimilation et la configuration :

L'assimilation se fait ou bien par une comparaison positive ou bien par opposition. Dans Moderato Cantabile, l’intensité du "bruit de la mer" est rattachée par juxtaposition au silence de l'enfant qui se remplit de la mer et son silence devient sonore.

Il y a aussi une métaphore qui se compose d'une assimilation à plusieurs niveaux, c'est celle de "la vedette rouge" qui traverse le sang de l'enfant. Il y a une assimilation entre le corps de l'enfant et la mer mais aussi entre sa mère et lui. Cette vedette rouge qui lui était promise est colorée par son propre sang d’où l'assimilation entre le sang de l'enfant et l’étendue de la mer. on en déduit que l'image de la vedette dépasse le cadre de la métaphore, qui est une image mentale, et atteint l’allégorie dont le symbole est plus visible. Ces micro-figures créent une stylistique d'un ordre nouveau et une nouvelle configuration, celle de l'isotopie et du puzzle.

 

10- L’orchestration visuelle et sonore:

Pour ce qui est de l'orchestration visuelle, Duras use du raccord dans le mouvement et du raccord sur le regard. Quant à l'orchestration sonore, Duras utilise les sons comme des vecteurs comme lorsque la musique "s’étala dans le monde" et que " en bas on l'entendit". Dans cet exemple, l'enfant parvient, par le biais de la musique, à atteindre le quai. Il y a un autre type de raccord toujours en relation avec la musique, c'est quand celle-ci est en amorce: la musique précède la parole et établit un lien entre le haut et le bas c'est-à-dire entre l'enfant qui jouait au piano et Chauvin qui "fredonna la sonatine" en même temps dans le café.

 

11-Le principe de découpage:

Dans Moderato Cantabile, on assiste à une représentation variée du personnage qui est due à la variation au niveau de l’échelle des plans (le rapport entre le cadre de l'image et les personnages ou les objets représentés). on peut donner l'exemple d'un plan d'ensemble (plan général / plan panoramique) qui est celui de la description de la foule devant le lieu du meurtre. On doit signaler que cette phrase "D'autres enfants,ailleurs, sur les quais" peut être considérée comme un plan de coupe dans la mesure où celle-ci est une intervention de la narratrice.

 

Qu’en reste-t-il ? Une autre version moderne du mythe de Dionysos.

 


[1] Jacquot, Martine L. Duras ou Le regard absolu, Toulon, Presses du Midi, 2009.

[2] Gibson Ralph, L'histoire de France, Aperture, New York & Paris audiovisuel, Paris, 1991.

[3] Goliot-Lété A. et Al. Dictionnaire de l’Image, 2ème édition, Paris, 2008, p. 80

[4] Sylvie Loignon, Le Regard dans l'œuvre de Marguerite Duras : circulez y'a rien à voir, Paris, L'Harmattan, 2001, pp. 97-98.

[5] TLF, http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv5/visusel.exe?11;s=3760181040;r=1;nat=;sol=0;

[6] Denès Dominique,  Marguerite Duras, Ecriture et Politique, Paris, l’Harmattan, 2005,  p. 160

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lassaad jamoussi

Photo: Manuela de Tervarent

 

Lassaad Jamoussi holds a PhD in Theater and Film Studies.

Besides his career as a professor at the university where he has long been the leader of the trade unions, Dr Jamoussi is also the author of numerous articles and books, including : Le pictural dans l’œuvre de Beckett, approche poïétique de la choseté, Tunis, Sud Éditions and Les Chemins Croisés de l’Art Abstrait, Orient/Occident, Tunis, Les Éditions Wassiti Sunomed.

He was the Director of the International Festival of Sfax, the President of the Tunisian Federation of film Clubs and the President of the LTDH Sfax.

He is also actor and currently he leads the festival of Carthage Theatrical Days.